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Bien que Berthe Morisot fut âgée de 37 ans lorsqu’elle mit au monde son unique enfant, les portraits et représentations de sa fille, “Bibi”, comme elle la surnommait, constituent une part conséquente de son œuvre. Oeuvre picturale, évidemment, mais la peintre s’est également essayée à la sculpture en réalisant un buste de Julie en bronze, qui ornait la cheminée du salon de la rue de Villejuste. Même ses carnets sont maculés de petits croquis représentant sa fille, faisant de Julie un sujet retranscrit sur différents supports, à différentes échelles, allant de la toile grand format aux dessins sur des feuilles volantes. Comme cela était déjà le cas avant qu’elle soit mère, l’art est un élément fondamental du quotidien de Berthe Morisot, et par conséquent, dans celle du foyer qu’elle a fondé avec Eugène Manet.

Berthe Morisot, Fillette au jersey bleu,1886,Pastel sur toile,100×81 cm,Paris, Musée Marmottan Monet © Musée Marmottan Monet, Paris

L’un des plus célèbres portraits de Julie Manet par sa mère est un pastel est considéré comme l’un des chef-d’œuvres de Berthe Morisot, tout d’abord parce qu’elle réinterprète la technique du pastel, très en vogue au XVIIIe siècle. Ici, elle prend le contrepied du rendu lisse pour lequel le pastel est prisé et insiste sur le trait, ce qui apporte du dynamisme à la composition. Une large partie de la toile est également laissée apparente, ce qui constitue une des “marques de fabrique” de Berthe Morisot, reprise par sa fille dans certaines de ses œuvres.

Quelques années plus tard, Berthe Morisot réalise Julie rêveuse, portrait dans lequel elle représente sa fille un an après la mort de son père. Cette thématique est chère à l’artiste, pour qui le rêve est primordial, un « lieu où réside notre âme, si nous en avons une ». Malgré le fait qu’elle ne porte plus le deuil, la figure de la jeune fille est marquée par la mélancolie. Cette expression est d’autant plus prenante qu’elle se détache d’un fond vert sombre, abstrait, qui se démarque des autres tableaux de l’artiste dont le fond, lorsqu’il est peint, évoque souvent d’élégants intérieurs.

Berthe Morisot, Julie rêveuse, 1894, Huile sur toile, 65×54 cm, Collection particulière © Christian Baraja SLB

C’est ce que l’on constate dans Julie Manet et sa levrette Laërtes où, suivant la technique de Berthe Morisot, quelques traits colorés composent un décor dominé par d’imposantes toiles encadrées. Julie prend la pose dans une robe de deuil dont le noir contraste avec les couleurs vives du décor, sa chienne Laërtes à ses pieds. Celle-ci lui a été offerte et nommée ainsi en référence au personnage d’Hamlet, lui-même orphelin, par son tuteur, Stéphane Mallarmé. Cette occurence des tableaux comme éléments de composition est un procédé que reproduira Julie dans ses toiles, notamment avec Avant le Bal, scène d’intérieur où les personnages sont entourés d’oeuvres, parmi lesquelles ont reconnait Les Oies de Berthe Morisot, et un éventail décoré par Degas.

Berthe Morisot, Jeune Fille au lévrier ou Julie Manet et sa levrette Laërte, 1893, Huile sur toile, 73×80 cm, Legs Michel Monet, 1966, Paris, musée Marmottan Monet © Musée Marmottan Monet, Paris

Témoignage de l’omniprésence de sa fille dans son oeuvre, le dernier tableau de Berthe Morisot, resté inachevé à sa mort en 1895, est un portrait de Julie « au chapeau Liberty », en référence à un poème que Mallarmé lui avait dédié. La figure de Julie Manet s’y détache, coiffée d’un chapeau sombre, autour duquel s’articulent des touches de vert préfigurant un fond abstrait, dans la veine de celui de Julie Rêveuse. Ainsi, malgré sa mort prématurée, Berthe Morisot a retranscrit son regard de mère voyantgrandir son enfant dans ses oeuvres, ce qui en fait aujourd’hui un riche témoignage de sa vision de la maternité et du lien qu’elle entretenait avec sa fille, sans quequecréation créationcretetvie quotidienne soient jamais dissociées.

RESSOURCES :

Communiqué de presse de l’exposition

Emission FranceCulture

Journal de Julie Manet sur Gallica

LECTURES :

BONA Dominique, Berthe Morisot Le secret de la femme en noir, Paris, Grasset, 2019.

BONA Dominique, Deux Soeurs :  Yvonne et Christine Rouart, Les muses de l’impressionnisme, Paris, Grasset, 2012.

Dir. MATHIEU Marianne, Julie Manet La mémoire impressionniste, Paris, Editions Hazan, 2021.