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A l’occasion de sa réouverture après cinq années de travaux, le musée Carnavalet a fait le choix d’une double exposition, réalisée conjointement avec la Fondation Henri-Cartier Bresson, interrogeant le rapport que deux photographes, Eugène Atget et Henri Cartier-Bresson, entretenaient avec la ville de Paris. Ces deux présentations sont en fait le résultat d’un échange et d’une collaboration entre les deux institutions. En effet, le musée Carnavalet, qui n’est autre que le musée de l’histoire de Paris, possède un fonds important de photographies d’Eugène Atget, célèbre pour avoir immortalisé la capitale d’avant Haussmann et du début du XXe siècle.  Ainsi, une partie de cette collection a été présentée à la FondationCartier-Bresson lors de l’exposition «Voir Paris » du 3 juin au 19 septembre 2021, tandis que Carnavalet a accueilli jusqu’au 31 octobre les œuvres de Cartier-Bresson à l’occasion de  « Revoir Paris ».

Copyright Musée Carnavalet

“Voir” et “revoir”, un jeu de regards qui symbolise parfaitement la manière dont les deux artistes percevaient leur ville. Témoins de leur temps, ces travaux attestent des transformations de la capitale, du milieu du XIXe à l’aube du XXIe siècle. Ainsi, ils comportent des similitudes, dont l’attirance pour des sujets comme le Paris ouvrier ou même marginal, nous renvoyant à l’image surannée de la capitale qui fait encore aujourd’hui rêver les touristes, ou encore, un intérêt marqué pour l’architecture et son importance en tant qu’élément de composition.

En revanche, s’il y a bien un point sur lequel les deux photographes divergent, c’est la technique, et ce principalement à cause des deux générations qui les séparent, Eugène Atget étant décédé en 1927, année où Cartier-Bresson débute ses études d’art. De ce fait, si Atget travaillait à la chambre, outil imposant, demandant un temps de pose conséquent, Cartier-Bresson privilégiait au contraire son appareil à main qu’il pouvait emmener partout avec lui et sortir discrètement, au gré de ses flâneries. De ces deux modes d’appréhension photographique naissent des œuvres à la fois complémentaires et différentes : Henri Cartier-Bresson immortalise des tranches de vie, des expressions, tandis que les passants d’Atget revêtent une aura fantomatique en traversant le champ durant la prise de vue.

Né en 1908 et décédé en 2004, Henri Cartier-Bresson est l’auteur d’un riche corpus photographique débuté dans les années 30, illustrant tour à tour les avant-gardes artistiques, les premiers congés payés, la Libération, les révoltes des années 70 ou la transformation de Paris, en passant par les portraits d’artistes et intellectuels contemporains. L’intérêt de cette exposition, scindée en neuf parties correspondant à différentes étapes de la carrière du photographe, réside dans le choix de cantonner le corpus présenté aux sujets parisiens. C’est donc tout un pan du travail photographique de Cartier-Bresson qui se révèle, comme un négatif à ses voyages et son travail de photoreporter. Paris est la ville où le photographe a grandi, et dans laquelle il revient régulièrement. Au sein de ses réalisations, les photographies de Paris semblent être desparenthèses dans lesquelles Cartier-Bresson renoue avec la pratique intuitive et ludique de ses débuts. Ainsi, “Revoir Paris” met en scène clichés pris au fil des promenades de l’artiste dans la capitale et fragments de reportages, les deux se mêlant dans une parfaite harmonie, car peu importe l’usage auquel elles sont destinées, ces photographies sont toutes réalisées de la même manière, entre composition parfaite et prise de vue sur le vif.

L’exposition, suivant la chronologie, débute par une évocation des premiers pas de Cartier-Bresson en photographie dans les années 1930. Ceux-ci sont marqués par l’influence du groupe surréaliste, qu’il découvre vers 1927, lorsqu’il entre en apprentissage chez André Lhote. Ce dernier lui enseigne l’importance de la géométrie et de l’harmonie dans la composition, précepte qui accompagnera le photographe durant toute sa carrière. Pourtant, lorsque d’Henri Cartier-Bresson rejoint l’atelier du peintre, c’est avec l’ambition de faire, lui aussi, de la peinture son métier. En effet, Cartier-Bresson est né dans une famille privilégiée, propriétaire d’une filature de coton, qui deviendra l’enseigne DMC, au sein delaquelle il a très tôt initié à l’art, notamment en visitant les musées parisiens. Si l’on sait que le musée du Louvre tient une place particulière dans son cœur, la raison principale qui l’incite à épouser cette vocation est l’exemple de son oncle, lui-même peintre, qui décède après la Première Guerre Mondiale. La photographie n’est donc, lorsque Cartier-Bresson achèteson premier Leica en 1932, qu’un moyen d’exprimer sa créativité parmi d’autres qu’il affectionne. Son talent est cependant vite remarqué, et une première exposition de ses tirages est organisée en 1933 à New York, par la galerie JulienLévy. Les galeristes et curateurs américains sont en effet les premiers à valoriser le travail photographique de Cartier-Bresson, tandis que la France ne le consacre que vingt années plus tard.

En parallèle, le jeune Cartier-Bresson s’initie aux milieux artistiques de son époque en participant aux Salons et conférences donnés par André Breton, et fréquente le cercle surréaliste. Il se lie ainsi d’amitié avec Leonor Fini, avec qui il voyage en Espagne, mais aussi à Paris, comme en témoigne son portrait en madone tenant des mannequins de vitrine, dont l’influence surréaliste est indéniable. Deux photographies sont particulièrement représentatives de cette période, parmi les nombreux témoignages du photographe sur l’ambiance unique du Paris de l’entre-deux-guerre. La première, Près de la gare d’Austerlitz,  a été choisie pour accueillir le visiteur, isolée sur une cimaise, elle se présente comme un manifeste dont l’analyse permet de comprendre les principes créatifs du photographe dans ses premières années de pratique. Y sont représentés deux hommes regardant des voies de chemin de fer. La courbe de ces dernières apporte à l’image un dynamisme que vient briser la figure des deux hommes de dos, donc la couleur sombre des pardessus tranches avec les jeux de gris de la prise de vue. Ce jeu sur la composition et les teintes vient illustrer un sujet anodin, pris sur le vif, se référant au quotidien ouvrier, à la vie sur les quais, qu’ils bordent les voies de chemin de fer ou la Seine. Seconde prise de vue emblématique, Gare d’Austerlitz, est considérée comme l’un des chefs-d’œuvre du photographe. Cependant, son histoire en dit long sur le rapport de Cartier-Bresson à son travail. En effet, il a longtemps laissé de côté ce cliché, car il avait été pris à travers une palissade et comportait par conséquent tout un pan noirci par l’ombre de cette dernière. C’estseulement après quelques temps de réflexion que le photographe s’est résolu à rogner le négatif. Cet acte qui peut paraître anecdotique révèle pourtant l’importance du travail de Cartier-Bresson sur son image et la maîtrise qu’il souhaitait avoir de ses œuvres. Il n’hésitait pas à découper ses négatifs pour ne conserver que ceux dont il était satisfait, et accordait une grande attention à l’intégrité de son travail. C’est pour cela qu’il a par exemple choisi de cerner ses tirages d’un filet noir, qui, plus qu’un choix esthétique, permettait de s’assurer que les journaux ne recadraient par les photographies. C’est par exemple le cas d’Un dimanche sur les bords de Seine, extrait d’un des premiers reportages qu’il a réalisé à la fin des années 1930. A cette époque, Cartier-Bresson commence à pratiquer la photographie de manière professionnelle, notamment en réalisant des reportages pour le périodique Ce Soir, dirigé par Louis Aragon. N’hésitant pas à s’engager politiquement, Cartier-Bresson immortalise les premiers congés payés et couvre des événements comme la venue à Paris du Cardinal Pacelli en 1938. C’est d’ailleurs à cette occasion que, contraint de photographier avec un imposant appareil à chambre, il prend conscience de sa préférence pour les petits formats. La fin des années 1930 permet également à Cartier-Bresson de travailler auprès du réalisateur Jean Renoir, qu’il assiste entre 1936 et 1936 sur le tournage de trois films dont La Règle du Jeu et Une partie de campagne.

Lorsque la Seconde Guerre Mondiale éclate, Cartier-Bresson est mobilisé au service cinéma et photographie de la 3e armée. Fait prisonnier en 1940, il tente par trois fois de s’évader avant de rejoindre la Résistance. A la libération de Paris, comme d’autres photographes, il se rend sur les barricades, mais au lieu de s’immerger dans le feu de l’action, à l’exemple de Robert Doisneau qui demande même aux combattants de poser, Cartier-Bresson, lui, prend du recul. Naissent alors des clichés saisissants comme l’impressionnant paysage maculé d’explosions de Libération de Paris , ou les débris d’un char discrètement dissimulés derrière les chandeliers du Ministère des Affaires Étrangères. Oscillant entre puissance évocatrice et messages cachés, Cartier-Bresson couvre l’événement en suivant son instinct, ce qui le mène à se joindre aux FFI encerclant Sacha Guitry pour son interrogatoire. Cependant, Cartier-Bresson reste comme il le dit lui-même “un évadé” et n’hésite pas à glisser dans ces symboles parlants, à l’image des draps blancs pendus aux fenêtres de la rue de Castiglione en signe de rédemption de l’armée allemande.

Au même moment en Amérique, le MoMA envisage d’organiser une exposition monographique sur le photographe. Car ilest vrai que, s’il faut attendre 1954 pour que le musée des Arts Décoratifs expose le travail de Cartier-Bresson, les Etats-Unis ont toujours accueilli ses clichés avec un grand enthousiasme. Or, après les péripéties de la guerre et l’activité clandestine de Cartier-Bresson, l’exposition prévue par le MoMA devait être une … rétrospective posthume ! C’est par l’intermédiaire d’un proche que le photographe fut averti du quiproquo et prit contact avec l’institution. Toujours soucieuxde la présentation de ses travaux, il entreprend alors le tirage de 346 négatifs, qu’il répartit dans des cahiers, les célèbres Scrapbook, dont il ne reste plus que quelques pages aujourd’hui, précieusement conservées par la Fondation Cartier-Bresson.

Après la guerre, Henri Cartier-Bresson reçoit la commande de portraits d’artistes et intellectuels contemporains de l’éditeur Braun qui compte réaliser une série d’ouvrages. C’est l’occasion pour lui de se rendre à Paris, car il fait le choix de photographier ses sujets dans leur intimité, et se rend souvent au domicile de ces derniers. Lorsqu’il prit rendez-vous avec le couple Joliot-Curie, il fut si surpris de l’image qui s’offrait à lui qu’il les photographia à peine la porte ouverte, oubliant jusqu’à ses bonnes manières et ne les saluant qu’une fois le portrait impromptu réalisé. Outre cette anecdote à la fois amusante et révélatrice, la série commandée par Braun est l’occasion pour Cartier-Bresson de prendre le contre-pied de ce que l’on considère traditionnellement être un portrait, en distanciant le sujet de l’aspect formel de cette discipline, à l’exemple du portrait de Jean-Paul Sartre.

L’année 1947 marque un tournant décisif dans la carrière du photographe, celle de la création de la célèbre Agence Magnum, avec ses amis, les photographes David Seymour et Robert Capa. Ce projet leur permet de protéger leurs œuvres tout en s’affranchissant des commanditaires. Dès lors, ils choisissent de se répartir les continents afin d’offrir un panel de photographies le plus large possible, ce qui mène Cartier-Bresson à partir trois ans en Asie. Sur les conseils de Capa, il se consacre au photoreportage et met de côté ses photographies artistiques, afin d’éviter d’être cantonné à un seul type de création. S’en suit la partie la plus renommée de son travail, qui le mène à parcourir le monde et couvrir des événements tels que les funérailles de Gandhi ou encore la vie quotidienne en URSS, où il fut un des premiers photographes autorisés en 1954. Ces pérégrinations sont cependant ponctuées de passages à Paris, où il se plaît à retrouver un aspect plus ludique,impulsif, voire humoristique de la pratique photographique. Des commandes lui sont également faites, à l’exemple du reportage “Paris Street Corner” pour lequel Cartier-Bresson s’amuse à immortaliser pour la presse les passants qu’il croise, pratique encore populaire dans les magazines aujourd’hui.

Plus que voyager, le photojournalisme permet à Cartier-Bresson de nourrir des réflexions politiques et sociales qui l’accompagnent depuis sa jeunesse. Ces dernières furent notamment initiées par le fait qu’il provienne lui-même d’une riche famille d’industriels et fréquente des milieux marginaux ou engagés. Proches du communisme et des groupes libertaires, ses convictions évoluent vers l’écologie ou l’anti-consumérisme à la fin de sa vie, témoignant d’une remise en question et d’un intérêt constant pour le monde qui l’entoure. Il semble donc évident que les manifestations qui se multiplièrent dans les années 1970 aient été un sujet photographique de choix pour lui. Sans forcément souhaiter publier des reportages, il se fait témoin de son temps et n’hésite pas à se rendre sur les barricades lors des émeutes de 1958, à l’hommage aux victimes des attentats de Charonne, ou dans la rue en mai 68. Comme pour les clichés de la Libération de Paris, les images qu’il tire de ces événements divergent des vues globales fréquemment réalisées et renvoient au détail, à l’individu là où beaucoup cherchent à représenter l’effet de masse.

Henri Cartier-Bresson stoppe en 1974 son activité de reporter auprès de l’Agence Magnum, mais n’arrête pas la photographie pour autant. Jusqu’à la fin de sa vie, il gardera dans sa poche un Leica, toujours prêt à immortaliser ce qui passe sous son  « regard ». Cette activité reste cependant anecdotique étant donné qu’il revient à ses passions premières, lapeinture et le dessin. Poussé par ses proches, il prend des cours de dessin auprès de Sam Szafran, un ami qui fut le disciplede Giacometti. Esthétiquement parlant, les dessins de Cartier-Bresson rejoignent sa photographie : il privilégie le noir et blanc, insiste sur la géométrie dans sa composition et choisit des sujets similaires. Ainsi, le jardin du Luxembourg, dans lequel il aimait flâner plus jeune, à la recherche d’images à capturer, devient un de ses sujets favoris. Quant à sa manière de procéder, elle tend à se rapprocher de son processus photographique, car il aime travailler sur le motif. Cependant il n’aborde pas du tout la discipline de la même manière, observant que « la photographie est une action, le dessin une méditation ». Il y a donc quelque chose d’introspectif dans le fait de dessiner pour Cartier-Bresson, qui lui fait prendre le contrepied de la manière dont il perçoit le monde au travers de son Leica. Le recul, qu’on admire dans ses photographies, est  toujours présent, mais il est davantage question de lui. Si l’artiste tente d’effacer sa personne lorsqu’il photographie etdéteste qu’on le prenne en photo dans le contexte professionnel, il n’hésite pas à faire son autoportrait, comme on peut le voir sur le dernier tirage présenté dans l’exposition. Celui-ci, réalisé par Martine Franck, sa seconde épouse, présente une sorte de mise en abîme : Henri Cartier-Bresson est de dos, face à un miroir qui reflète son visage au spectateur, en train de dessiner son portrait. A l’arrière-plan, la fenêtre s’ouvre sur un grand paysage, strié par la rambarde d’un balcon, comme un écho à ses principes photographiques. Cette dernière photographie, c’est le regard d’une artiste, d’une femme sur l’homme qu’elle aime, alors qu’il est en pleine réflexion sur son être. Un regard sur le regard.

Ressources :

Dossier de presse de l’exposition “Revoir Paris” :

https://www.carnavalet.paris.fr/sites/default/files/2021-05/cp_carnavalet_-_hcb_revoir_paris.pdf

Cycle d’émissions France Culture :

https://www.franceculture.fr/emissions/series/la-presence-dhenri-cartier-bresson

https://www.franceculture.fr/emissions/la-culture-change-le-monde/cinq-photos-revelatrices-15-dessau-camp-de-transit-henri-cartier-bresson-la-revolution-de-linstant

Site de l’Agence Magnum :

https://www.magnumphotos.com/newsroom/conflict/the-liberation-of-paris-from-nazi-rule/

https://www.magnumphotos.com/theory-and-practice/henri-cartier-bresson-principles-practice/

https://www.magnumphotos.com/theory-and-practice/the-joy-of-seeing-magnum-street-photography/

Film “Le Retour”, pour lequel  Henri-Cartier-Bresson est conseiller technique, 1946 :