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Autour de l’exposition “Julie Manet, la mémoire de l’impressionnisme” du 20 octobre 2021 au 20 mars 2022 au musée Marmottan-Monet.

Portrait de Julie Manet Photographie inédite © Franck Boucourt

Jusqu’ici, Julie Manet était principalement connue par les portraits d’elles qu’avaient réalisés sa mère, Berthe Morisot, Pierre-Auguste Renoir, ou plus tard son mari, Ernest Rouart. Son journal, publié en 1979, qu’elle rédigea durant sa jeunesse et interrompit avant son mariage, comme c’était la coutume à son époque, connu également une certaine notoriété. Elle y décrit son quotidien au sein du cercle d’amis lettrés et artistes, de ses parents : Berthe Morisot, l’une des chefs de file du mouvement impressionniste, et Eugène Manet, frère d’Edouard Manet et artiste lui-même, qui partagent leur temps entre copies des oeuvres du Louvres, voyages et conversations autour de l’art.

Orpheline de père à 13 ans et de mère à 16 ans, Julie évolue dans un milieu artistique éclairé depuis l’enfance. C’est sa mère qui lui a appris à dessiner et peindre, faisant très tôt de chaque déplacement familial une occasion de s’exercer sur le motif. Elle est également modèle pour son oncle paternel et les amis de sa mère. Ses traits sont ainsi esquissés par les pinceaux de Manet et Renoir, tandis que le poète Stéphane Mallarmé, son tuteur à la mort de son père, lui compose tous les ans quelques vers pour la nouvelle année. De ce fait, il semble évident que celle qui fut le sujet d’une grande partie de l’œuvre de Berthe Morisot soit protégée par les représentants de cercle impressionniste à la mort de cette dernière, en 1895.

Dès lors, selon la volonté de sa mère, la jeune fille réside avenue de Villejust à Passy, dans l’immeuble qu’avait fait construire le couple Morisot-Manet, en compagnie de ses deux cousines, Paule et Jeannie Gobillard, filles d’Yves Morisot,la soeur aînée de Berthe, elles aussi orphelines depuis 1893. Ce mode de vie peu commun pour l’époque leur permet à toutes les trois de développer à leur guise leurs talents artistiques, toujours sous le regard bienveillant de Mallarmé qui surnomme le groupe “l’escadron volant” en référence à leurs nombreuses escapades à travers la France chez les amis de lafamille. Julie et Jeannie, qui sont de la même génération, sont inséparables et se considèrent comme des sœurs depuis l’enfance.

Si les trois cousines pratiquent la peinture, Jeannie développe cependant un don pour le piano et s’adonne plus volontiers à la musique, rêvant d’intégrer le conservatoire et de devenir concertiste. Elle renonce à ses  ambitions lorsqu’elle épouse Paul Valéry, souhaitant privilégier sa vie de famille. A l’inverse, sa soeur aînée Paule préfère rester seule afin de consacrersa vie à la peinture, qu’elle a en partie appris auprès de Berthe, sans doute marquée par le destin de sa tante Edma Morisot,  qui abandonna la peinture après son mariage, malgré le brillant avenir qu’on lui prédisait dans ce domaine. Julie, elle, continue à peindre toute sa vie durant, dans un premier temps aidée par Renoir, qui poursuit l’apprentissage que lui avait donné sa mère. Elle peint essentiellement ses proches, puis ses enfants et petits enfants, pour qui elle réalise même un catéchisme illustré dont émane une grande douceur. Il faut dire que Julie Manet a épousé un homme avec qui elle peut s’épanouir dans sa pratique artistique et partager son amour de l’art : le peintre Ernest Rouart, fils de l’industriel et collectionneur Henri Rouart, lui aussi proche du cercle impressionniste.

Comme pour les parents de Julie, leur rencontre s’est faite au Louvre, lors d’une séance de copie, à l’initiative d’Edgar Degas, dont Rouart était l’élève. Dans une lettre à sa cousine Jeannie, Julie évoque sa joie d’être fiancée à un homme qui la comprend, tant pour son attachement aux œuvres que dans sa solitude, le peintre ayant lui aussi perdu sa mère très jeune. Leur mariage est célébré le 31 mai 1900, en même temps que celui de Jeannie et Paul Valéry.

Ernest Rouart, Julie Manet, Paul Valéry et Jeannie Gobillard, rue de Villejust, le jour de leur mariage, 31 mai 1900. Archives du Mesnil, en dépôt au musée Marmottan Monet

Cette union va permettre à Julie Manet de manifester son amour de l’Art autrement que par la création, c’est-à-dire en valorisant son héritage et celui de son mari. Le couple, qui a emménagé chez Julie, au quatrième étage de la rue de Villejust, vit entouré des tableaux de famille et de la collection constituée par Berthe Morisot et son époux. Bien qu’il soit impossible de se figurer l’étendue cette collection, aujourd’hui dispersée, de nombreuses aquarelles et des croquis de Juliepermettent d’imaginer auprès de quels chef-d’œuvres elle a vécu.

Évidemment, il y a les célèbres toiles d’Edouard Manet représentant de sa mère, comme Berthe Morisot étendue, pour laquelle Julie a fait spécialement fabriquer une valise afin de l’emporter dans ces déplacements, tant elle y était attachée. On trouve aussi des portraits de famille, à l’exemple du portrait de ses grands-parents par Edouard Manet, ou encore des œuvres achetées par Berthe Morisot. C’est le cas de la Dame aux éventails de Manet, que Julie a reproduit à l’aquarelle et donné au musée du Louvre en 1930. A l’origine, Berthe Morisot l’avait acquise malgré l’accueil peu chaleureux des critiques, convaincue du fait que ce chef-d’œuvre serait reconnu un jour, y voyant un investissement culturel pour sa fille. Plus que de simples toiles, les oeuvres qui composent la collection du couple Rouart-Manet revêtent pour eux la forme d’ex-voto leur permettant de vivre au plus près de leurs défunts, c’est pourquoi toute leur vie durant, il n’ont eu de cesse de les valoriser, malgré le fait qu’elles fassent partie intégrante de leur quotidien et possèdent par là une dimension intime.

Cet attachement pris parfois des proportions importantes au sein du foyer, comme ce fut le cas en 1912, à la mort du père d’Ernest. Ce dernier ayant deux frères, la succession fut divisée, et la collection vendue, au grand désespoir du peintre qui consacra 40% de son héritage au rachat de toiles que Henri Rouart avait acquises autrefois. On compte parmi celles-ci desCorot, des Daumiers et un Monet.

La Première Guerre mondiale, lors de laquelle Ernest Rouart, étant peintre, fut mobilisé à Châlons-sur-Marne dans les ateliers de camouflage, se révéla également complexe. Julie, restée à Paris avec ses fils, dû s’exiler à la campagne à l’arrivée de la Grosse Bertha. Dans la correspondance qu’elle entretient avec son mari à cette occasion, il n’est question que des toiles restées dans leur appartement parisien, et Ernest ne cesse de dissuader son épouse de retourner dans la capitale bombardée pour les récupérer. Au-delà du sentiment d’impuissance face à la gestion d’une telle quantité d’œuvresen temps de crise, les lettres échangées par le couple rendent compte d’une réelle tendresse et d’un profond attachement entre les deux artistes. Par miracle, leur collection est épargnée et la famille réintègre son sanctuaire une fois l’Armistice signé.

Au contraire, l’entre-deux-guerre est une période durant laquelle Julie et son époux travaillent activement à la valorisation de l’œuvre de Berthe Morisot, notamment par la réalisation de dons aux musées nationaux. Ceux-ci sont rendus possibles par l’entremise des amis et connaissances du couple, qui permettent par exemple de faire entrer la Jeune femme devant la fenêtre dans les collections du musée des Beaux-Arts de Marseille, ou Sur le banc dans celles de celui de Toulouse. Le couple fait de même pour Edgar Degas, Ernest ayant vécu la vente des toiles de ce dernier à sa mort, en 1918, comme un véritable traumatisme.

Ernest Rouart décède en 1946 et demande à être inhumé dans sa robe de moine civile, comme le cousin de Julie, l’industriel Gabriel Thomas, la famille ayant rejoint le Tiers-Ordre dominicain depuis les années 1910. Veuve, Julie continue à enrichir la collection, sa dernière acquisition étant un des Nymphéas de Monet, en 1956. Elle s’éteint à son touren 1966, cinq ans après la publication du premier catalogue raisonné de l’œuvre de sa mère. Son dessein de faire reconnaître les travaux de ses proches perdure grâce à ses enfants et petits-enfants, qui offrent en 1993, 25 œuvres et un fonds d’art graphique de Berthe Morisot au musée Marmottan-Monet. Par ce don, ils se jouent de l’Histoire, le musée étant régi par l’Académie des Beaux-Arts, celle-là même qui avait décrié le mouvement impressionniste en ne lui prédisant aucun avenir.

RESSOURCES :

Communiqué de presse de l’exposition

Emission FranceCulture

Journal de Julie Manet sur Gallica

LECTURES :

BONA Dominique, Berthe Morisot Le secret de la femme en noir, Paris, Grasset, 2019.

BONA Dominique, Deux Soeurs :  Yvonne et Christine Rouart, Les muses de l’impressionnisme, Paris, Grasset, 2012.

Dir. MATHIEU Marianne, Julie Manet La mémoire impressionniste, Paris, Editions Hazan, 2021.