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S’attacher à un sujet aussi vaste et documenté que celui du photographe Félix Nadar est un projet ambitieux, c’est pour cela qu’à travers cet article, je cherche principalement à offrir un tour d’horizon des nombreux axes sur lesquels on peut travailler autour de ce personnage qui s’est passionné pour toutes les innovations de son temps, à une époque d’émulation artistique, technique et intellectuelle. Autant dire que la tâche est vaste. L’illustre photographe, bien que principalement réputé pour les portraits des « grands de son siècle », a effectivement œuvré dans de nombreux domaines, allant de la politique à l’aéronautique !

Autoportrait de Félix Tournachon dit Nadar

Tout d’abord, quelques mots sur le personnage. Félix Tournachon, alias Nadar, naquit en 1820 à Paris, où il résida toute sa vie durant. On surnommait alors Paris « La capitale des Arts », et c’est bien dans cet épicentre de la création et de l’innovation que Nadar vécu, entouré des élites de son temps. En effet, avant de devenir le célèbre portraitiste de la rue Saint-Lazare, Félix vécu la bohème parisienne avec son ami Murger, le célèbre auteur des Scènes de la vie de bohème. Il adopte le surnom Nadar, diminutif de Tournadar, issu de l’argot parisien selon lequel on ajoutait le suffixe -dar à chaque mot. Félix tenait tellement à ce nom que lorsqu’il s’est engagé sur le front de Pologne en 1848 avec son frère, il fit mettre son passeport au nom de Nadarsky.Il s’essaie d’abord à l’écriture, sans grand succès, puis devient caricaturiste à partir de 1846. C’est à cette occasion qu’il mit ses talents au service de son idéologie politique. Son père, imprimeur, était surveillé par l’empire pour ses idéaux libéraux, trait dont Félix avait hérité. Ainsi, bon nombre de ses caricatures ont été publiées dans des journaux satiriques comme le Corsaire-Satan ou La Silhouette. Certaines appartiennent aujourd’hui aux collections de la BNF, et consultables en ligne ici. C’est donc en évoluant dans cet univers intellectuel moderne que Nadar a été porté vers le médium photographique, étant lui-même passionné d’art et d’innovations techniques. Ainsi, en se penchant sur son travail, c’est donc à tout le XIXe siècle et ses représentations que l’on s’intéresse.

Lorsque l’on évoque le nom de Nadar en tant que studio photographique, on pense principalement à Félix Tournachon, mais l’entreprise avait initialement été fondée par Félix et son frère, Adrien. Ce dernier à par la suite tenté d’ouvrir son propre studio de photographie en reprenant le nom Nadar, ce qui conduisit Félix à engager un procès contre son propre frère, qu’il gagna, en 1857. L’affaire fut ensuite reprise par le fils de Félix, Paul, qui fit perdurer la vision qu’avait Nadar de la photographie. Comme le souligne si bien l’exposition organisée par la BNF en 2018, Les Nadars sont une dynastie de photographes qui ne peut être résumée au seul personnage de Félix. De même, l’atelier eu plusieurs adresses dans Paris, les locaux variant selon la fortune de l’artiste. Le plus célèbre reste celui de la rue Saint Lazare, symbole de l’apogée de la notoriété du photographe.

Cependant, si Félix Nadar est resté le plus célèbre de la famille, c’est pour avoir réalisé les portraits de célèbres écrivains, hommes politiques et artistes de son temps. La plupart étaient ses amis, comme Charles Baudelaire, Gérard de Nerval, ou plus tard Georges Sand. Nadar était en effet un artiste et un esthète, passionné de littérature. On retrouve ce trait jusque dans la décoration de ses ateliers, qui, selon les descriptions d’Ernest Lacan pour un article dans le Moniteur de la Photographie, semblent être des endroits emprunts de théâtralité et décorés avec goût.

L’atelier de Nadar au 35, boulevard des Capucins à Paris

Il y a derrière cette réputation un phénomène purement sociétal, la photographie étant perçue dans ses débuts comme un médium neuf se plaçant dans la lignée du portrait de cour. Le portrait photographique est effectivement une pratique ancrée dans les mœurs du XIXe siècle : on va se faire immortaliser avec sa famille et les clichés sont exposés dans les intérieurs, on garde la photographie d’un être cher avec soi, on symbolise l’absence avec un portrait. C’est d’ailleurs à cette époque que se développent les tirages en « carte de visite ». Or, cet aspect solennel du portrait, Félix Nadar l’avait senti bien avant de se lancer dans la photographie. En 1851, alors qu’il est encore caricaturiste, il entreprend de rencontrer les grands Hommes de son temps pour faire leur portrait afin de constituer un Musées des gloires contemporaines, projet qu’il réalisa à travers son œuvre photographique.

Si la photographie est une pratique qui se répand dans toutes les strates de la société, le travail de Nadar est lui, réservé à une élite. Élite bourgeoise, si l’on conçoit le portrait comme un marqueur social, mais aussi intellectuelle, si l’on perçoit l’aspect théâtral et artistique de ses œuvres. Il y a quelque chose qui relève de la tradition du théâtre, par exemple dans la série du Pierrot, mais aussi dans la manière de travailler du portraitiste, qui a recours à des décors et à des accessoires. On peut donc ici distinguer un certain syncrétisme entre politique et art, reflet direct de l’éducation bourgeoise du XIXe siècle. Nadar a en effet photographié si bien des maréchaux, des princesses, que Sarah Bernhardt ou Baudelaire.

Sarah Bernardt jouant Phèdre, par Nadar

Le lien étroit entre politique et art n’est cependant pas le seul à être illustré dans le travail de Nadar. Les sciences sont en effet également liées de manière étroite à l’art. Certes, de nombreux scientifiques sont venus se faire photographier chez Nadar, mais l’aspect le plus intéressant ici est que Nadar lui-même a mis son art au service du progrès. Il a, par exemple, aidé son ami le psychiatre Duchenne de Boulogne à la réalisation de clichés illustrant ses études ou réalisé les premières photographies des Catacombes de Paris en utilisant la lumière électrique. Cet engouement pour les sciences et techniques atteint son paroxysme chez le photographe en 1863, lorsqu’il participe au vol du ballon « Le Géant », projet qu’il a également photographié. Ce qui fait indirectement de lui le pionnier de la photographie aérienne. Cette passion pour l’aéronautique l’amènera même a réaliser les premières photographies aériennes après de nombreuses recherches pour rendre viable le procédé photographique dans de pareilles conditions.

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Le ballon « Le Géant », Duchenne de Boulogne et un de ses patients, les catacombes de Paris

La photographie n’a donc pour Nadar pas seulement une vocation artistique, mais elle permet de documenter le monde qui l’entoure. C’est dans cette optique qu’il a rédigé ses mémoires, Quand j’étais photographe, dans lesquelles il consigne les séances avec des clients importants, ses travaux de recherche, entre d’autres anecdotes cocasses. A la lecture de cet ouvrage, on retrouve la dérision avec laquelle il perçoit le milieu bourgeois du paris du XIXe siècle. Ce monde même qui l’a rendu célèbre. Félix Nadar était donc un homme curieux et visionnaire qui n’a pas hésité à mêler les disciplines, touchant à tout, avec ces envie de découvrir le monde propre à son temps.

Article initialement publié pour Les Editions du Faune

Sources :

Dir. CACHIN Françoise, Nadar, les années créatrices : 1854-1860, Paris, Éditions de la Réunion des musées nationaux, 1994

LAROCHE Caroline, Nadar, Quand j’étais photographe, Paris, Editions A Propos, 2017

The Georges Eastman House Collection, Histoire de la Photographie de 1839 à nos jours, Koln, Taschen, 2016

Toutes les images proviennent du site Gallica.fr, le fond en ligne de la BNF.

Quelques références pour approfondir :

Exposition Les Nadars, une légende photographique, Du 16 octobre 2018 au 3 février 2019, BnF, site François-Mitterrand, Galerie 2

Documentaire Arte, Nadar le premier des photographes