Sélectionner une page

 L’histoire de l’art médiumnique étant très riche et jalonnée de personnalités au destin hors du commun, j’ai choisi à travers la rédaction de cet article d’évoquer les grandes tendances du mouvement et de donner le plus de documentation possible afin que chacun puisse se faire une vision globale du sujet. J’évoquerai avec plaisir certaines thématiques et figures marquantes plus en détails dans d’autres travaux à venir.

Bien qu’employé dès le début du XXe siècle, le terme de « peintre spirite » désigne un sujet d’étude relativement récent dans l’histoire de l’art. Tour à tour considéré comme appartenant à la culture populaire, à l’art des fous ou à l’Art Brut, l’artmédiumnique a longtemps été marginalisé, et ses protagonistes, pour la plupart, oubliés. Ce mouvement revêt pourtant un intérêt considérable, car il met en valeur un rôle conféré à l’artiste depuis toujours : celui d’intermédiaire entre ce monde et le Beau, le Divin, ici au sens littéral.

Ces hommes et femmes qui, pour une grande majorité, n’avaient jamais reçu d’éducation artistique, font aujourd’hui l’objetde nombreux travaux de recherche, car, si certains artistes étaient connus pour leurs dons médiumniques, il est souvent difficile de connaître avec exactitude leur pratique, celle-ci étant par définition spontanée. La limite entre artiste et peintre médium est d’autant plus ténue que le domaine du spirituel, de l’occulte sont des sujets souvent abordés par les artistes, et que la plupart des peintres médiums ne jouissaient d’aucune notoriété, quand il n’étaient pas pris pour des aliénés. Ainsi, même si l’on a pu retracer les parcours des plus célèbres, comme Augustin Lesage, considéré comme fondateur du mouvement, Fleury-Joseph Crépin, ou Victor Simon, il reste encore beaucoup à découvrir dans cet univers discret et anagogique, au sein duquel les pratiques créatrices prennent des formes très variées.

Ces dernières années, le milieu des musées a largement contribué à faire connaître ces artistes en France, à l’exemple du Lam de Villeneuve d’Asq qui consacre aux peintres spirites une partie de son parcours permanant, et a proposé en 2019 une mise en parallèle des parcours de trois grands noms du mouvement dans l’exposition Lesage, Simon, Crépin, Peintresspirites et guérisseurs. A Paris, le Musée Maillol a également accueilli Esprit es-tu  ? au printemps 2020, faisant dialoguer la peinture médiumnique avec des instruments de spiritisme, tels qu’un guéridon à trois, un pendule ou une planche de Ouija. C’est également cette approche pour laquelle a opté La Wellcome Collection de Londres pour évoquer la genèse des pratiques spirites à travers Smoke and Mirrors :  the Psychology of Magic, en 2019.

Ainsi, bien que certaines institutions travaillent à la mise en lumière de l’art spirite depuis quelques décennies déjà, le Lam ayant proposé en 2000 une rétrospective sur Fleury-Joseph Crépin, il est indéniable que ce mouvement artistique et spirituel est actuellement très plébiscité. On peut à ce propos s’interroger sur l’origine d’un tel engouement, d’autant que cette démarche a permis la mise en lumière d’un univers haut en couleur, spirituel et profondément humain, qui témoigne de l’importance des croyances dans la vie quotidienne au siècle dernier et comme ces dernières permettaient une cohésion sociale. Figures de sagesse rassurantes, témoins et passeurs de la Grâce d’une force qui nous est supérieure, les peintres médiumniques ont souvent été vecteurs d’espoir auprès de leur communauté. Ceux-ci appartenaient pour la plupart au milieu ouvrier qui, au XXe siècle, était particulièrement en proie à la misère. Le soudain intérêt du public pour cette discipline pourrait donc être le reflet d’un besoin de trouver des réponses à une époque où de plus en plus de personnes cherchent à retrouver une part de sacré dans leur existence, ou du moins, un échappatoire dans le mystère.

Une séance de spiritisme au début du XXe siècle (Source : Gallica)

Ainsi, comme évoqué plus haut, la recrudescence d’artistes médiums débute à l’aube du XXe siècle et s’achève dans les années 1970, période marquée par un engouement profond pour l’occultisme et la spiritualité, et ce à toutes les échelles dela société. Cet intérêt pour l’au-delà et les forces occultes est l’héritage direct du XIXe siècle, où la mort était très présente, ce qui se manifestait par des usages qui peuvent aujourd’hui être qualifiés de macabres. A l’époque, la maladie et la guerre étant omniprésentes, la mortalité infantile très élevée, le rapport aux êtres disparus était intime et quotidien, comme en attestent des pratiques telles que les photographies post-mortem, les bijoux de deuil ou les cadres en cheveux, qui permettaient de conserver un lien matériel avec le défunt. Par ces objets relevant presque de la superstition, la frontière entre les deux mondes était comme rompue et les disparus accompagnaient symboliquement les vivants. Cette obsession se retrouve également dans les arts et la littérature, le courant fantastique ramenant même parfois les trépassés àla vie, ce qui n’est pas sans faire écho aux croyances d’alors. Le XIXe siècle voit en effet, l’émergence du Mesmérisme et la grande vogue de l’occultisme, dont la pratique devient même une activité mondaine. L’occultisme n’est cependant pas l’apanage d’un groupe d’intellectuels fortunés, mais fascine tout un chacun. On trouve par exemple des spirites dans les foires, et certes, s’il a été prouvé que ces derniers étaient des charlatans venus apporter du spectacle et du rêve aux chalands, leur célébrité est bel et bien le signe d’une réelle fascination. Ainsi, bien que ces pratiques aient des détracteurs, dialoguer avec les morts et les mondes parallèles devient un acte naturel.

D’un point de vue philosophique, l’avènement des sciences et du positivisme remet également en cause la place de la religion et font naître de nombreux questionnements eschatologiques. Ces réflexions viennent se combiner aux traditions et superstitions des ruraux qui déménagent en ville pour travailler dans les usines. C’est dans ce contexte, héritier de croyances, en mal de repères et en proie à des conditions de travail et d’existence pénibles, que se développe le mouvement d’art spirite, loin des Salons bourgeois et artistiques où l’on faisait tourner les tables. L’exemple le plus célèbre dans ce milieu est bien-sûr celui d’Augustin Lesage, considéré comme le fondateur du mouvement. Mineur du nord de la France il entendit un jour de 1911 une voix lui annonçant sa destinée de peintre, au fond d’une galerie souterraine. C’est ainsi que, dépourvu de toute éducation artistique, il se mit à peindre des compositions monumentales et psychédéliques regorgeant de symboles et d’allusions à l’antiquité égyptienne. Très vite, ses œuvres furent reconnues pour leur valeur esthétique, ce qui le conduisit à exposer dans toute l’Europe, et même en Égypte. En parallèle, Lesage était reconnu pour ses dons de magnétiseur, ce qui lui valut un procès de la part des médecins des alentours de Béthune, car il leur faisait concurrence. Chez les peintres spirites, la pratique artistique semble être un des moyens d’expression de leur sensibilité médiumnique, au même titre que la pratique des guérisons, ce qui pose la question du statut de leurs œuvres : sont – elles des créations artistiques, ou des supports de transmission pédagogique ? Les deux à la fois ? Ainsi, Victor Simon, en qui Augustin Lesage voyait son continuateur, comptait ses œuvres en « m2 d’enseignement »[1], expression attestant de la portée édifiante qu’accordait l’artiste à ses réalisations. Victor Simon a lui aussi reçu l’injonction de créer de la part de voix, qu’il a entendues pour la première fois en 1933, bien qu’il eut été sensible depuis l’enfance. Si la peinture a été pour lui le moyen le plus démonstratif pour transmettre les messages qu’il recevait, Victor Simon ne s’est jamais considéré comme un artiste, et accompagné sa production d’écrits qu’il publiait dans le journal Forces Spirituelles,dont il était le fondateur.

[1] Dir. Boulanger Christophe et Faupin Savine, Lesage, Simon,Crépin, peintres, spirites & guérisseurs, 2019, LAM, p.42

Augustin Lesage dans son atelier (Source : FranceCulture.fr)

 Malgré ce statut ambivalent, le cénacle artistique du milieu du XXe siècle a su reconnaître la valeur esthétique et créatrice des pratiques spirites, alors encore très en vogue. C’est plus particulièrement le cas des Surréalistes, avides de recours au hasard, à l’instinct et aux rites médiumniques pour la réalisation de leurs œuvres, dont l’exemple le plus célèbre reste le jeu du Cadavre Exquis. L’aboutissement de cette initiative récurrente au mode de vie collectif du groupe se matérialise à l’été 1941 par la création d’un jeu de tarot à laquelle participent André Breton, Victor Brauner et Max Ernst. Quelques années plus tard, en 1945, c’est Jean Dubuffet qui remit en lumière les travaux des peintres spirites, lorsqu’il s’intéressait aux travaux de personnages marginaux, ne se revendiquant pas comme artistes, d’enfants, et de patients atteints de pathologies psychiatriques, établissant ainsi les caractéristiques de l’Art Brut. Si aujourd’hui encore, l’art médiumnique reste lié à ce courant d’histoire de l’art, il reste cependant en marge de par cet aspect social et spirituel qui lui est propre et qui, j’espère que vous l’aurez compris à travers cette lecture, est un élément essentiel et inhérent à cette discipline. A mon sens, la beauté de ce mouvement réside tant dans la multiplicité des messages transmis par ces créateurs-passeurs que la diversité des formes qu’ils ont su leur donner.

Augustin Lesage, Composition symbolique, 1928 © Adagp, Paris (Source : collection en ligne du Lam)

Quelques ressources

  • A visiter :

Collection de Lausanne

https://www.artbrut.ch

Lam de Lille

https://www.musee-lam.fr/

  • Ouvrages :

https://www.franceculture.fr/peinture/vivez-une-experience-hypnotique-grace-aux-oeuvres-daugustin-lesage-peintre-spirite

https://www.museemaillol.com/fr/esprit-es-tu-peintres-et-voix-lau-dela

  • Article :

Cifali Mireille. La fabrication du martien : genèse d’une langue imaginaire. https://doi.org/10.3406/lgge.1988.2116

Dossier pédagogique sur Augustin Lesage dans les collections du Lam

  • A écouter :

https://www.franceculture.fr/emissions/mauvais-genres/paranormales-actualites-peinture-spirites-eric-faye-frederic-gros-claro

  • Autour du tarot et des activités des Surréalistes :

Fiche du Canopé, par Fabrice Flahutez

https://cdn.reseau-canope.fr/archivage/valid/contenus-associes-du-cadavre-exquis-au-jeu-de-marseille–arts–N-19227-32639.pdf

La collection et les travaux d’André Breton

https://www.andrebreton.fr